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Seattle Wireless

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L'article du Monde qui m'a fait rêver et basculer dans le monde du WiFi Communautaire.
De cette initiative sont nées la plupart des communautés de wifistes, dont ParisSansFil.
C'était en 2001 tout de même...

A Seattle se construit l'après-Net


LE MONDE | 22.05.01 | 18h13


A Seattle, au nord-ouest des Etats-Unis, un groupe de copains construisent patiemment leur rêve : un réseau à haut débit, sans fil, gratuit et accessible de partout à toute personne dotée d'un ordinateur ou d'un simple organiseur de poche. Bref, totalement libre et passablement rebelle.


MATT WESTERVELT habite un petit immeuble perché sur une colline abrupte qui domine le centre-ville et le port de Seattle. L'appartement est agréable, mais il a décidé de déménager, car, de ses fenêtres, on ne voit que le nord-ouest de la ville, ce qui ne cadre pas avec ses projets : "Je suis sur la liste d'attente pour l'appartement qui fait l'angle du bâtiment. Il est exposé à la fois au nord, à l'ouest et au sud : de là, mon signal pourra couvrir plus de la moitié de Seattle. Cela dit, en restant ici, je peux quand même toucher plusieurs quartiers assez peuplés, ce n'est pas si mal." Sans attendre sa vue panoramique, il est en train d'installer dans son salon les antennes du premier relais de son réseau sans fil communautaire.

Depuis des années, Matt et son ami Steve Briggs, tous deux passionnés d'Internet, rêvent de créer de toutes pièces le réseau local idéal : il serait libre, gratuit et ouvert à tous les habitants possédant un ordinateur ; il serait géré sur la base du bénévolat, de l'entraide et du partage ; il serait à très haut débit, pour transporter des textes, des sons et des images de qualité parfaite ; surtout, il serait sans fil, à la fois immatériel et omniprésent... Or, les années passant, les deux amis s'aperçoivent que, grâce au rythme effréné de l'innovation, leur projet utopique et démesuré devient réalisable. Entre-temps, ils sont devenus ingénieurs : Matt s'occupe du réseau interne d'une société de logiciels, Steve travaille pour un prestataire Internet. Aujourd'hui, à vingt-neuf ans, ils sont parfaitement à l'aise dans l'univers des serveurs, des émetteurs et des antennes.

En septembre 2000, ils décident de se lancer et créent un site Internet pour recruter des volontaires. Le discours de bienvenue est austère : chacun devra dépenser près de 500 dollars pour s'équiper, puis travailler bénévolement pendant des semaines. Pourtant, les propositions affluent : "Seattle n'est pas un endroit comme les autres. Il y a ici une concentration exceptionnelle de passionnés des réseaux. Par ailleurs, ce port a une forte tradition rebelle. Depuis le XIXe siècle, il a toujours abrité des mouvements alternatifs et syndicaux assez radicaux." D'emblée, Matt fixe les règles du jeu. Le réseau s'appellera simplement Seattle Wireless (sans fil). Pour le construire, on ne s'appuiera sur aucune infrastructure existante, on ne recherchera pas de sponsor ni d'investisseur, on ne se fera aider par aucune fondation ou université, on ne créera pas de start-up ni d'association, et on ne préviendra pas les autorités locales : "Nous serons une bande de copains, c'est déjà beaucoup."

Un réseau sans fil à haut débit doit s'appuyer sur un ensemble de relais assez complexes, les nodes, qu'il faudra construire de toutes pièces. Matt et Steve passent leurs soirées et leurs week-ends à tester les matériels disponibles dans le commerce, puis à les démonter pour les adapter à leurs besoins : "Désormais, toutes nos machines fonctionnent avec des logiciels libres et des standards ouverts. C'est un aspect important du projet. La génération précédente a créé le mouvement du logiciel libre, qui est en train de s'imposer après des années de vie souterraine. A présent, nous lançons le mouvement du réseau libre." Autre découverte importante : Seattle Wireless pourra être sauvage sans être illégal, car l'une des fréquences adaptées à cet usage - 2.4 GHz - n'est pas réglementée par les autorités fédérales : "On y fait ce qu'on veut, à condition de ne pas dépasser une puissance d'émission de 1 watt. Or nos équipements utilisent à peine 20 % de la puissance autorisée, tout en assurant un débit deux cents fois plus élevé que celui d'un modem classique." Cela dit, même si la loi changeait, Steve ne renoncerait pas : "Une fois que Seattle Wireless sera en place, ce sera difficile de le détruire, la police serait obligée de nous repérer un par un. Et puis, un node se déménage facilement."

Dans le système imaginé par Matt, un node communique d'abord avec les ordinateurs présents dans le voisinage, créant ainsi un mini-réseau couvrant un pâté de maisons. Pour se raccorder, les habitants doivent simplement s'équiper d'une carte-modem sans fil : "Ils pourront se connecter à volonté, chez eux, avec leur PC, dans le restaurant du coin avec leur ordinateur portable, dans la rue avec leur organiseur de poche... On ne leur demandera rien, ni abonnement ni contribution d'aucune sorte." D'autre part, pour donner vie au réseau à l'échelle de la ville, les différents nodes doivent être interconnectés, grâce à une antenne spéciale, réglée et orientée avec précision : "Le moindre obstacle perturbe notre signal. Pour que la liaison soit efficace, les antennes doivent être placées face à face, en ligne directe. Un vrai casse-tête." Ainsi, Steve habite un immeuble au-dessus du port, mais son appartement donne sur l'arrière-cour : "Mon node me permet d'aller travailler en réseau dans le bar au coin de la rue, mais, pour communiquer avec le reste de la ville, il va falloir ruser. Je vais poser une antenne sur le toit et distribuer des tracts à mes voisins pour leur annoncer qu'ils disposent d'un réseau sans fil gratuit. La plupart sont jeunes, ça va leur plaire. Ensuite, si le propriétaire voit cette antenne sauvage et veut la retirer, la moitié de ses locataires sera contre lui."

Début 2001, Matt et Steve peuvent compter sur plus de 80 volontaires prêts à héberger un node, et sur une quinzaine de vrais spécialistes. Stuart, expert en cryptographie, va doter Seattle Wireless d'un système de cryptage, qui permettra aux usagers de protéger la confidentialité des messages : "Cela déplaira sans doute à la police locale et au FBI, qui ont toujours envie de surveiller ce genre d'initiatives. Advienne que pourra..." Ken, un costaud aux gestes brusques, est le plus politisé de la bande : "J'ai toujours été attiré par le militantisme de gauche ou, plus exactement, j'ai toujours eu un fort sentiment anti-establishment. Seattle Wireless est l'occasion rêvée de passer à l'action, car cela touche à la technologie, ce que je connais le mieux."

Une fois équipés, les volontaires doivent expliquer sur un site Web ce qu'ils voient de leurs fenêtres ou de leur toit, puis se repérer les uns les autres à la jumelle pour constituer des "couples" dont les antennes se feront face. Pour résoudre ce puzzle compliqué, l'équipe reçoit l'aide d'un volontaire atypique, Ethan, vingt-six ans, coursier à vélo depuis sept ans : "Je connais Seattle à fond, j'ai une carte de la ville gravée dans la tête. J'aide Matt à trouver les meilleurs emplacements. J'ai aussi repéré des recoins discrets dans des immeubles de bureau pour y installer des antennes et des serveurs, avec la complicité de copains qui y travaillent." Ethan ouvre le projet vers d'autres groupes de la jeunesse locale, qui fréquentent surtout les réseaux pour les jeux vidéo : "Quand ils découvriront le très haut débit et surtout quand ils comprendront qu'ils peuvent jouer n'importe où, même dans la rue, ils ne voudront plus rien d'autre."

S'ils le souhaitent, les possesseurs de nodes proposeront des services supplémentaires. Matt met en place un système local de courrier électronique et Steve va offrir à ses voisins une passerelle entre Seattle Wireless et Internet. Ils espèrent que d'autres les imiteront, chacun à sa façon : "En théorie, on pourrait même raccorder Seattle Wireless à des services payants, à condition que leurs propriétaires construisent leur propre node et gèrent gratuitement tout le trafic local. A voir."

Parmi les volontaires, quelques-uns habitent des lieux stratégiques, à équiper en priorité. Panos Krokos, marin et homme d'affaires d'origine grecque, possède un pavillon dans un quartier résidentiel, sur l'autre rive de la baie Elliott. De ses fenêtres, on voit d'un seul coup d'œil le port, les immeubles du centre et, au loin, les banlieues sur les collines... Matt et Steve décident d'y installer un super-relais capable d'assurer une connexion directe entre plusieurs quartiers. Profitant d'un samedi après-midi ensoleillé, ils arrivent chez Panos avec une voiture remplie d'outils et de matériel. Comme promis, Panos a acheté une antenne d'un mètre de haut, qu'il faut fixer sur le toit. Le démarrage des opérations est un peu confus : le toit est trop lisse, l'arbre du voisin trop haut... Changement de tactique, l'antenne sera fixée à une tige de bois de cinq mètres de long, que l'on attachera au balcon avec du fil de fer. Il faut ensuite percer le mur pour faire passer le câble, puis installer le serveur dans un coin du salon où il ne gênera pas trop.

LE voisin, attiré par l'agitation, vient aux nouvelles. En apprenant qu'il va disposer gratuitement d'un réseau sans fil à haut débit, il est d'abord incrédule, mais Matt se charge de le convaincre par une petite démonstration. On lui annonce aussi que son téléphone sans fil subira peut-être des interférences, mais il se fait une raison.

Malgré la nuit tombante, Matt et Steve veulent tester leur nouveau relais sans attendre. Le seul moyen consiste à monter un node provisoire quelque part sur l'autre rive, dans le centre-ville. Ils longent les quais à la recherche de l'endroit propice et décident de s'installer dans un restaurant de poisson sur la jetée. Le patron, intrigué par la taille de l'antenne, se fait expliquer la manœuvre. Il ne comprend pas tout, mais il approuve : à Seattle, le high-tech fait partie du paysage... Finalement, le restaurant ne convient pas. Il faut refaire de l'escalade, pour grimper sur le toit du nouveau centre de conférences construit au bord de l'eau. Le vent s'est levé, le réglage de l'antenne prend du temps, mais, soudain, Steve pousse un cri de victoire : le signal passe, le port est conquis. Déjà, Matt pense à la prochaine étape : "Au sommet de Queen Ann, la plus haute colline de Seattle, il y a une ancienne école transformée en appartements. On la voit de partout, c'est le relais idéal. Parmi les locataires, il y a un type que je connais vaguement. Dès lundi, je vais le voir."

Désormais, les volontaires ont envie de se rencontrer en chair et en os : "Tout ça est aussi un prétexte pour se faire de nouveaux copains et faire la fête", rappelle Matt. Il en profitera pour faire un premier bilan et initier les nouveaux aux techniques du montage de node. Rendez-vous est fixé un dimanche après-midi chez George, musicien et artiste de scène résolument marginal. George vit seul dans un hangar désaffecté qu'il a transformé à la fois en salle de spectacle et en appartement. Il ne connaît pas l'informatique, mais aime tout ce qui est hors normes.

Pour l'occasion, Matt a amassé assez de matériel pour remplir la vieille camionnette de Steve. Devant une trentaine de personnes, il explique le projet en termes simples, répond aux questions les plus pointues, réfute les objections, puis monte un node temporaire dans le hangar. Les simples curieux s'en vont, déroutés par la complexité de l'entreprise. Les connaisseurs jouent avec le matériel, échangent leurs adresses. Dans le coin-salon du hangar, Kathleen, l'amie de Stuart, explique aux indécis les raisons de son engagement : "Les gens ne se rendent pas compte que, dans la société en réseau qui se prépare, les grands groupes de télécom seront les maîtres du monde, si on les laisse faire. J'ai travaillé chez l'un d'eux pendant trois ans, j'ai vu leur soif de pouvoir, leur capacité à étouffer tout ce qui contrecarre leurs plans ou réduit leurs profits. Avec Seattle Wireless, nous allons leur reprendre un peu du pouvoir qu'ils ont confisqué." Ken est encore plus catégorique : "Nous sommes les premiers à comprendre que la technologie des réseaux sans fil peut rendre obsolètes les systèmes centralisés des compagnies de téléphone."

Certains visiteurs se demandent malgré tout à quoi tout cela va servir. Matt les interrompt : "Les applications ne doivent pas être notre affaire. Ceux qui ont inventé Internet n'avaient absolument pas prévu ce que la génération suivante allait en faire. Nous fabriquons un réseau ouvert, souple, extensible, qui servira à tout. Ce serait une erreur d'agencer Seattle Wireless en fonction d'usages programmés à l'avance. Faisons confiance à tous les habitants, aux artistes, aux hommes d'affaires, aux enfants, pour inventer de nouveaux usages, impensables sur un réseau classique. Nous serons les premiers surpris."A présent que les volontaires deviennent plus autonomes, Matt et Steve ont déjà un nouveau rêve :"Nous sommes en contact avec une dizaine de projets similaires, en Amérique, en Australie, en Angleterre. Près d'ici, à Vancouver, au Canada, une équipe va bientôt se lancer. Même chose au sud, à Portland, et aussi à San Francisco." Matt a commencé à réfléchir aux moyens d'interconnecter ce chapelet de réseaux libres le long de la côte pacifique : "Les problèmes à résoudre sont nombreux, mais aucun ne semble hors de notre portée..."

Yves Eudes
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